La 3e édition du Forum des innovations culturelles s’est déroulée le 12 avril dernier au Terminal – Port de Québec dans le cadre de la Semaine numériQC. La programmation était déployée selon deux thématiques regroupées en deux salles, soit « Innovation » et « Accessibilité ».

Attardons-nous ici au parcours « Accessibilité », consacré spécifiquement à l’utilisation des données dans une perspective de découvrabilité pour le milieu culturel, avec les interventions des professionnels Clément Laberge, Christian Roy, Tammy Lee et Gregory Saumier-Finch.

Le Web a changé : l’importance des données pour la recommandation des contenus culturels

Le Web a 25 ans. Le Web a changé : on est en train de passer d’un Web de la recherche (Web traditionnel) proprement dit vers un Web de la recommandation (Web sémantique), associant une personne avec un contenu. Que l’on pense aux mécanismes de recommandation mis en place avec Google, Netflix, Amazon, iTunes ou Spotify… Comment faire pour que nos contenus culturels se distinguent sur le Web? Il s’agit d’un véritable défi à relever – un enjeu de découvrabilité. Et l’enjeu est le même partout, pour tous les pays.

« Dans ce défi-là, ce qui est difficile, ce n’est pas de connaître l’usager, mais plutôt de décrire les contenus. Et c’est difficile pour le milieu culturel, un réel enjeu. Pour en faire la recommandation, le Web va porter attention aux métadonnées consignées par les “petits robots” qui le gouvernent. Il faut décrire nos contenus pour eux, dans leur langage codé. Il faut, à partir de maintenant, qu’on imagine toutes les pages Web créées jusqu’à présent, tous nos contenus, comme une feuille recto-verso sur laquelle depuis quelques années on écrit que sur le recto, et là, il faut mettre la même information au verso, pour les petits robots… » explique Clément Laberge, consultant indépendant.

(Clément Laberge, 12 avril 2019. Crédit photo : André-Olivier Lyra)

Car, pour tout simplement « exister » dans l’organisation du Web actuel, et que nos contenus culturels soient découverts, il faut rattacher nos contenus à la toile de tous les contenus culturels présents sur le Web et décrire adéquatement et avec rigueur nos contenus avec des données structurées dans les standards à respecter. Mais il faut également le faire de façon commune pour le milieu culturel québécois. Le problème est alors dans la description même, les mots à sélectionner, les critères et les genres à choisir, pour tous s’entendre et aller dans le même sens. Il ne faut pas se battre seulement pour le référencement, comme ces dernières années, mais il faut décrire adéquatement nos contenus : « Et ça va faire en sorte que le travail qu’on fait chacun de notre côté – musée, film, livre, chanson, etc. – va nous permettre de nous installer, nous organiser, collectivement et correctement sur le Web dans une logique de développement de public », complète Clément.

Dans cette perspective, il existe des initiatives et des efforts de la part du gouvernement pour aider à créer les contextes pour favoriser cela : le Plan culturel numérique du Québec, avec la mesure 111 (« Mettre en place un plan d’action concernant les données sur les contenus culturels québécois ») et le déploiement du Réseau ADN

Et concrètement, en tant qu’organisme ou artiste, on commence par quoi? Gardez en tête, lorsque vous effectuerez une refonte de vos sites Web, qu’il faudra alors vous attarder au « verso » de la feuille mentionnée par Clément Laberge : le code, les métadonnées, les données structurées. D’ici-là, il y a aussi des informations que vous pouvez aller porter à des endroits déjà dans la toile des contenus culturels : Wikipédia, IMDB, etc. Inscrire nos artistes et nos oeuvres est déjà une manière d’avancer! L’important étant de prendre conscience de l’enjeu et de s’engager activement dans cette voie…

Quels usages des données pour la commercialisation?

En tant qu’organisme, on peut utiliser les données recueillies et en notre possession pour mieux faire de la commercialisation et proposer des offres ciblées, personnalisées, aux consommateurs. Mais une offre ciblée, c’est quoi? Christian Roy, consultant, nous présente à ce propos l’exemple québécois de la carte Inspire, développée par la SAQ, qui nous propose des offres spécifiques par courriels en s’inspirant de notre historique d’achats.

Quels sont les 5 variables de l’offre personnalisée?

  • La description du produit.
  • Le public-cible.
  • Le moment (quand?).
  • Le canal (le moyen).
  • Et la présentation elle-même, c’est-à-dire la façon de la mettre en valeur.

Pourquoi créer des offres ciblées?

  • Si on cible bien nos offres, on va au bon endroit au bon moment; on rencontre notre consommateur.
  • On est plus efficace; on obtient un meilleur retour sur investissement.
  • On en apprend davantage sur notre clientèle (mesures).
  • L’expérience utilisateur est intéressante et bonifiée.

Avec quelles données peut-on faire des offres personnalisées?

  • Données d’usage (nom, adresse…).
  • Données de préférence (contenus préférés…).
  • Données descriptives (titre d’une oeuvre, langue, géolocalisation, support…).
  • Données historiques (de navigation, de recherche, de partage…).
  • Elles peuvent être structurées (ou pas) pour les exploiter.

Au-delà des exemples internationaux de recommandation, tels Netflix, Amazon et Spotify, Christian démontre également les possibilités pour le monde du spectacle québécois avec l’infolettre ciblée réalisée par Québec Spectacle qui a su présenter des résultats probants.

(Christian Roy, 12 avril 2019. Crédit photo : André-Olivier Lyra)

En effet, comme le mentionne Christian, lorsqu’on souhaite commencer à utiliser des données pour la commercialisation, un bon point de départ est souvent l’infolettre par courriel – qui est une approche relativement facile à mettre en place. Ensuite, il est possible de faire une segmentation de base, selon les préférences indiquées par les usagers (par exemple, la musique, l’humour, le théâtre, dans le monde du spectacle). Vous pouvez aussi coupler cette variable avec l’historique de navigation pour effectuer des recommandations dans votre infolettre. C’est ce que Québec Spectacle a fait avec son infolettre en intégrant une section personnalisée selon les préférences de l’utilisateur et une deuxième section « Des recommandations pour vous ».

Au final, il faut surtout faire attention à la politique de vie privée et expliciter les conditions d’utilisations, et s’assurer de bien mesurer les résultats, les données d’engagement (taux de clics et d’ouverture dans le cas de l’infolettre, par exemple). Pour Québec Spectacle, l’engagement envers les billetteries, suite aux efforts déployés via l’outil « infolettre », a été un succès.

Dans une perspective de commercialisation, il est donc important de :

1) faire l’inventaire de ce que vous possédez déjà comme données;

2) clarifier votre stratégie;

3) identifier une donnée que vous aimeriez accumuler davantage, qui serait stratégique pour votre organisme culturel;

4) vous entourer de professionnels, au besoin (développeurs, entre autres);

5) vous lancer!

Implication de l’intelligence artificielle dans la découvrabilité des contenus culturels québécois

« Le secteur culturel est à la fois vulnérable et inconscient : il existe très peu de métadonnées disponibles pour les machines. Le Web a changé. Comme le disait Clément Laberge ce matin : nous sommes passé de la recherche traditionnelle à la recherche sémantique. Tout a changé, et ce, grâce au progrès de l’IA », rappelle Tammy Lee.

Récapitulons. L’IA existe parce que :

1) le GPU (graphics processing units), au départ créé pour les jeux vidéos, est devenu de moins en moins cher (le processus d’informatique parallèle);

2) après 30 ans d’Internet, on avait assez recueilli de données sur nos vies pour les appeler Big Data;

3) les algorithmes deviennent de plus en plus importants pour la découvrabilité des contenus culturels. Ils répondent directement à nos questions. Le SEO, search engine optimization, est maintenant le AEO : answer engine optimization.

(Tammy Lee, 12 avril 2019. Crédit photo : André-Olivier Lyra)

Et tout cela a un impact. Mais c’est quoi l’impact? Pour que l’IA fonctionne sur le Web, on commence avec des données brutes (le site Web : un lien, une URL). Mais ce n’est pas assez pour l’IA : cela doit être raffiné en informations, une forme utilisable pour les machines. Les données doivent être liées et enrichies de sémantique afin de permettre la connaissance. L’IA est ainsi une forme de « compréhension évaluée », autrement dit : « une réponse ». Donc, on le redit : la recherche Web a changé. « Dans le monde de l’IA, le minimum pour être retrouvé sur le Web est que vos données soient structurées pour les machines. Et ça, c’est le minimum… », confirme Tammy.

Les données doivent ainsi être structurées en métadonnées descriptives de qualité pour la recherche sémantique. C’est pour cela que Tammy Lee et Gregory Saumier-Finch, les fondateurs de Culture Creates / La Culture crée, ont développé l’outil Footlight, qui traduit les sites Web en métadonnées lisibles par les machines pour une augmentation de la découvrabilité :

« Avec l’éditeur de Footlight, il n’y a pas d’entrée de données – no data entry –, les infos sont déjà dans les sites Web. Footlight va lier les informations et créer les métadonnées descriptives pour les spectacles. Et va publier les données structurées sur votre site Web si vous le souhaitez. Un des avantages avec Footlight, c’est qu’on peut gérer la complexité pour vous… Footlight pourrait faire les changements pour vous, et plusieurs organismes, ou secteurs, ultimement, en même temps », mentionne Gregory.

Actuellement, Footlight est disponible au Québec et au Canada, avec l’appui du Conseil des arts du Canada, et est utilisé spécialement pour le secteur des arts de la scène. Une fois les données structurées, on peut alors les lier et les migrer vers le projet artsdata.ca – une propriété collective des données pour le monde du spectacle pour en favoriser la découvrabilité.

Bonne nouvelle : les fondateurs ambitionnent d’élargir à tous les secteurs culturels!

Ce sera à surveiller!